Les outils rituels : ouvrir la porte de l'invisible

Rituel ou routine

On parle de rituel pour le café du matin, la radio qu'on allume, la crème du soir. Le mot y a toute sa place : le latin ritus désignait à la fois l'usage, la manière dont on fait les choses, et la cérémonie sacrée. Plus loin encore, il remonterait à une racine qui veut dire « ajuster, mettre en ordre », celle du nombre et de l'harmonie. Certains le rapprochent même du sanskrit ṛta, l'ordre juste du monde dans les Védas, ce qui fait que le soleil se lève et que les saisons reviennent. Un rite, c'est un geste à sa place.

Ici, nous parlerons du rituel dans son sens sacré : celui qui porte une intention, et qui s'adresse à ce qui est plus grand que soi, le divin, l'invisible, l'âme du monde, selon les mots de chacune. Comme dans le cosmos, où tout est ordonné, le rituel remet les choses à leur place, pour que le lien entre le haut et le bas circule librement. Allumer une bougie pour y voir clair n'est pas allumer une bougie pour appeler une présence. Le geste est le même. L'intention change tout.

Franchir le seuil

L'historien des religions Mircea Eliade l'a décrit dans Le Sacré et le Profane : pour celle qui vit le sacré, l'espace et le temps ne sont pas uniformes. Il existe des lieux et des moments où l'invisible se manifeste. Le rituel est le passage qui y mène. Et ce passage est toujours marqué par un seuil, la porte du temple, le parvis : de l'autre côté, le monde ordinaire est mis à distance.

Franchir ce seuil, c'est quitter le monde matériel, le monde des humains, pour se tourner vers l'invisible, le monde du divin. La matière n'est qu'une petite part de ce qui est ; le reste se tient derrière le voile. Prier, entrer en rituel, se couvrir la tête, c'est s'approcher de ce voile et entrer dans son temple intérieur. Tant que l'éveil n'est pas atteint, on ne le traverse pas tout à fait. Mais à chaque rituel, un peu de lumière passe au travers et vient jusqu'à nous.

Observer le mental

Ce qui nous retient de ce côté-ci du seuil, c'est le mental.

Le mental cherche du sens à tout. Il relie les choses entre elles et tire des conclusions. C'est ainsi qu'il nous a protégés : le premier humain qui a vu un fauve attaquer en a conclu que les fauves sont un danger, et tous les fauves sont devenus, pour lui, un danger. Le mental nous sert ainsi chaque jour, et heureusement qu'il est là. Mais il fait la même chose avec tout ce qui nous arrive. Il conclut « ça veut dire ça », et ses conclusions deviennent nos croyances : la vie n'est pas juste, rien ne change jamais. Elles finissent par dessiner notre réalité.

Dans l'espace du divin, ces croyances n'ont plus leur place. Elles encombrent le canal. Pendant un rituel, on accède à quelque chose que l'on ne sait pas nommer, par d'autres sens que l'on ne sait pas encore expliquer. Le mental, lui, veut comprendre. Il essaie de défaire ce qu'il perçoit pour lui trouver un sens, et comme il n'y parvient pas, il en a peur. Alors il nous ramène vers ce qui est rationnel et connu, et nous retient sur le seuil, au moment même où la rencontre pourrait avoir lieu.

Le mental parle sans cesse. On ne l'entend vraiment qu'au moment où l'on cherche le silence. Il ne s'agit pas de le faire taire, mais de le regarder passer, sans le suivre et sans le nourrir de son attention. Peu à peu, il perd de son poids : il devient une voix parmi d'autres, que l'on choisit d'écouter ou non. C'est un long travail. Les outils sont là pour l'accompagner.

Ce que disent les traditions

Les sacramentaux. L'Église catholique appelle ainsi les objets et les gestes bénis : l'eau bénite, l'encens, les cierges, le chapelet, les cendres. Le Catéchisme les définit comme des signes sacrés qui ne donnent pas la grâce par eux-mêmes, mais qui « préparent à recevoir la grâce et disposent à y coopérer ». Et ils n'agissent qu'avec une foi sincère : sans intention, l'objet ne fait rien.

Les chamanes. En Sibérie et en Mongolie, le chamane ne voyage pas sans son tambour. Dans plusieurs peuples sibériens, on l'appelle sa monture : c'est sur lui qu'il part vers les autres mondes. Le battement régulier, les chants, les voix des oiseaux, des animaux de la forêt, du serpent, reprises par sa propre voix : de l'extérieur, on croit entendre de la musique. De l'intérieur, quelque chose se déplace. Des sens que l'on ne sait pas encore nommer s'éveillent, et l'on entre en transe, non pas en perdant la raison, mais en changeant d'état : d'autres réalités s'ouvrent. Ces chants sont sacrés. Ils se transmettent de chamane à apprenti, et avec eux le savoir de ce que l'on chante, de pourquoi on le chante et de la manière de le chanter. C'est cette intention qui leur donne leur force. Ce qui fait l'outil, c'est aussi la lignée qui l'a porté.

Les francs-maçons. Ils ont repris les outils des bâtisseurs de cathédrales, mais pour un travail intérieur. L'apprenti est une pierre brute qu'il doit tailler lui-même. Le maillet figure la volonté, la force qui agit ; le ciseau, la pensée précise, la décision. Leur union dit que la réflexion sans l'action ne taille rien, et que l'action sans la réflexion abîme. L'outil est donc à la fois un symbole et un rappel : il donne une forme visible à un travail invisible.

Trois regards sur un même geste

Celui qui regarde un rituel avec les seuls yeux du corps ne voit que des objets et des gestes. Un maillet et un ciseau posés sur une table. Une porte, qu'il franchit sans même la remarquer. Une femme qui frappe un tambour, chante et reprend les cris des animaux.

Mais il arrive que l'œil du cœur soit déjà ouvert : par une sensibilité, par une ouverture, ou parce qu'on traverse un moment de sa vie où l'on est prête à recevoir. Alors, même sans initiation, on perçoit qu'autre chose se joue. Celle qui entre pour la première fois dans un temple maçonnique s'étonne : un damier noir et blanc au sol, une corde à nœuds qui court le long des murs, des étoiles au plafond, deux colonnes à l'entrée. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? À force de questions, elle commence à tirer le fil. Mais seule, le chemin est long, rien ne garantit qu'elle en démêle tout, et les fausses routes sont nombreuses.

C'est là que l'initiation prend son sens. L'initiée a appris à laisser son mental au seuil, comme l'enseignent le guru en Inde, le maître dans tant de traditions, le chamane à son apprentie. Elle franchit la porte du temple en sachant qu'elle passe un seuil : elle quitte la matière pour entrer dans un autre espace, invisible, une réalité d'un autre ordre. Le maillet et le ciseau lui rappellent le travail qu'elle est venue faire. Les sons du tambour ne sont plus de la musique : ce sont des codes, des clés, et plus encore, des appels. La chamane invoque des gardiens, des guides, des esprits bienveillants, qui accompagnent et soutiennent pendant le voyage.

Ce que fait un outil

Les portes sont déjà là. On ne les voit simplement pas. L'outil leur donne une forme : il trace le chemin d'un point à un autre, pour voyager sans se perdre, en sachant ce que l'on cherche et où l'on va.

Il marque le seuil : allumer, fumiger, se voiler, c'est franchir la porte entre le temps ordinaire et le temps sacré.
Il dispose : il ne produit rien seul, mais il prépare le corps et l'esprit à recevoir.
Il rend l'intention concrète : il donne un geste et une matière à ce qui se passe à l'intérieur.
Il appelle : une prière, un chant, une fumée offerte appellent une présence, un guide, une dimension.

Mais il ne fait pas le passage à notre place. Sans intention, il ne fait rien : un chapelet sans prière n'est qu'un collier. L'outil ouvre la porte. À chacune de la franchir.

Chaque rituel a ses outils, chaque outil sa raison d'être. Voici les nôtres.

Le livre

Le livre garde la trace de ceux d'avant : ce qu'ils ont compris, ce qu'ils ont voulu nous laisser. Il ne remplace pas la transmission de maître à disciple, qui s'adapte à celle qui la reçoit ; le livre, on le reçoit brut. Mais il nourrit toute la pratique. On y trouve des prières pour se protéger, des invocations pour appeler et entrer en communication, des traductions, des instructions. Il explique pourquoi un rite se fait de telle façon, et il en décode le sens. C'est le rôle de l'exégèse, cette lecture patiente qui cherche ce qu'un texte sacré dit entre les lignes, comme L'Évangile ésotérique de saint Jean de Paul Le Cour, ou Les Mystères de la Nativité christique d'Henri Blanquart.

Et puis, on peut rarement parler de l'invisible autour de soi. Un livre bien choisi permet d'y demeurer, d'y être soi-même, d'y évoluer, car chaque compréhension fait avancer. Il ouvre des pistes de réflexion pour les questions que peu de personnes, autour de soi, savent entendre.

La fumigation : encens, copal, sauge…

Le mot « parfum » viendrait du latin per fumum, « par la fumée ». À l'origine, le parfum était ce qui passait par la fumée, ce qui montait vers les dieux.

Elle relie la terre au ciel. « Que ma prière s'élève devant toi comme l'encens », dit le Psaume 141. Dans l'Apocalypse, un ange offre l'encens avec les prières des saints, et la fumée monte jusqu'à Dieu. Le feu prend une matière dense et terrestre, une résine, un bois, une plante, et la change en quelque chose de subtil qui s'élève et disparaît. C'est le passage du monde matériel vers l'invisible, rendu visible le temps d'une volute.

Elle est une offrande. On brûle l'encens en offrande à une sainte, à une déesse, à Marie. Ce que l'on donne se consume pour l'invisible, et le lien se crée avec la présence que l'on appelle.

Elle purifie. Purifier l'espace, c'est faire de la place : on ne verse rien dans un vase déjà plein. Pour accueillir la communion avec le divin, il faut d'abord retirer ce qui l'empêche. Et le geste n'agit pas seul. En passant la fumée dans la pièce, on se représente l'espace nettoyé, apaisé, clair, comme si la lumière pouvait mieux y passer, et on l'appelle ainsi à le devenir. Comme on se trouve dans cet espace, on se purifie aussi, en passant dans la fumée. Le canal se dégage, et le lien entre le haut et le bas peut circuler.

Elle parle au mental. On sait depuis un moment que l'on va pratiquer, mais le mental ne veut pas lâcher. En voyant la fumée monter, il comprend : c'est le moment. Elle lui donne une instruction visible, presque indépendamment de notre volonté, et peu à peu, il passe au second plan. C'est la mise en place.

Une recette reçue. Dans l'Exode, deuxième livre de la Torah et de la Bible, voici la directive que Moïse reçut pour la fabrication de l'encens sacré :

« L'Éternel dit à Moïse : Prends des aromates, du stacté, de l'ongle odorant, du galbanum, et de l'encens pur, en parties égales. Tu feras avec cela un parfum composé selon l'art du parfumeur ; il sera salé, pur et saint. Tu le pileras et le réduiras en poudre, et tu le mettras devant le témoignage, dans la tente d'assignation, où je me rencontrerai avec toi. Ce sera pour vous une chose très sainte. »

Exode 30, 34-36

Chaque matière relie à son monde. L'encens pur, l'oliban d'Oman et de la Corne de l'Afrique, relie à des siècles de prière dans les églises et les temples ; la myrrhe l'accompagnait déjà dans les présents des Mages. Le copal est la résine sacrée du Mexique et d'Amérique centrale, brûlée depuis les Mayas. Le palo santo est utilisé par les peuples autochtones d'Amérique du Sud. La sauge relie à l'esprit de la plante. Brûler une plante, c'est invoquer son âme, et celle de la terre qui l'a portée.

Chaque terre a ses plantes. La sauge blanche est une plante sacrée des peuples amérindiens, aujourd'hui surexploitée. Le palo santo, selon la tradition, ne se récolte que sur le bois mort, tombé de lui-même ; la demande du monde entier pousse aujourd'hui à abattre des arbres vivants, et le geste perd alors son sens. Nul besoin d'aller si loin. En Europe, on fumigeait les maisons à l'armoise, au romarin, au laurier ; en Écosse, au matin du Nouvel An, on portait des branches de genévrier fumantes dans la maison et l'étable pour les bénir et les protéger. Les plantes de nos régions ont leur propre lignée, et leur propre puissance.

À suivre

La bougie, l'eau, le voile, le chapelet, les pierres : d'autres outils viendront bientôt rejoindre cette page. Chacun a sa raison d'être, et chacun ouvre sa porte.