Il y a un moment de l'année où quelque chose bascule. Les jours raccourcissent d'un coup, la lumière se retire, la terre se referme. Au tournant d'octobre et de novembre, presque toutes les cultures ont posé le même geste : se tourner vers ceux qui sont partis.
Plus qu'une fête, c'est un seuil. Et sur ce seuil, plusieurs portes s'ouvrent, chacune avec son nom, sa langue, ses rites. Samhain, Toussaint, Kala-Goañv, Día de los Muertos. Elles ne disent pas la même chose, mais elles regardent dans la même direction.
Samhain, la porte celtique

Pour les Celtes d'Irlande, Samhain marquait la fin de la saison claire et le début de la saison sombre. C'était le dernier jour de l'année, le moment où l'on ramenait les troupeaux, où l'on rentrait les dernières récoltes, où l'on allumait les feux.
Cette nuit-là, la frontière entre le monde des vivants et l'Autre Monde devenait poreuse. Les morts pouvaient revenir. On leur faisait place. On se protégeait aussi de ce qui pouvait passer.
C'est de là que vient l'image du « voile qui s'amincit », si présente aujourd'hui dans les pratiques spirituelles.
Mais Samhain n'est pas une fête de la peur. C'est une fête de la fin, et la fin n'y est pas un échec. Elle est nécessaire. Un cycle doit se clore pour qu'un autre puisse naître. La nature le montre à ce moment précis : les feuilles tombent, la sève redescend, la terre se vide pour pouvoir, plus tard, porter à nouveau.
La lumière se retire, et la vie rentre dans la terre. Ce qui descend en hiver, ce sont les racines. Samhain est le moment de se tourner vers les siennes : ses ancêtres, sa lignée, celles et ceux qui nous ont faites. On ne fait pousser des feuilles qu'en sachant où l'on est enracinée.

Les récits anciens le disent à leur manière. En Écosse, c'est à Samhain que revient la Cailleach, la vieille femme de l'hiver, qui rajeunira jusqu'au printemps. En Irlande, c'est à Samhain que s'ouvrent les síd, ces collines creuses où demeure le peuple de l'Autre Monde. Beaucoup de ces tertres sont en réalité des tombes très anciennes, bâties pour accueillir les morts honorés. La Bretagne a les siennes : le cairn de Barnenez, dans le Finistère, et Gavrinis, dans le Morbihan, parmi les plus anciens monuments d'Europe.
Certaines voix du féminin sacré, comme Azra et Seren Bertrand, lisent ces lieux comme une matrice-tombe : on y entre dans l'obscurité de la Terre-Mère, auprès des ancêtres, pour en ressortir renée. À Samhain, on ne descend pas dans un tombeau. On retourne dans la matrice de la Terre.
J'ai compris très tard dans ma vie à quel point il était important de laisser partir. De faire de l'espace, pour que quelque chose d'autre puisse venir, grandir, naître. Pour renaître, il fallait que je meure à quelque chose.
Lâcher ce qui s'en va, donc. Mais aussi le célébrer : honorer ce qui a été là, et qui nous a menées jusqu'ici.
La robe Belisama rouge-orange est née pour ces nuits-là, la nuit des feux de Samhain : couleur de la flamme qu'on allume au seuil de l'hiver.
Découvrir la robe
Toussaint et le Jour des défunts, la porte chrétienne

Le christianisme a posé deux jours sur ce seuil.
Le 1er novembre, la Toussaint, célèbre tous les saints, connus et inconnus. La date a été fixée à Rome au VIIIe siècle, puis étendue à toute l'Église au IXe siècle. C'est une fête lumineuse : elle rappelle que la communion ne s'arrête pas avec la mort.
Le 2 novembre, le Jour des défunts, instauré à la fin du Xe siècle par l'abbaye de Cluny, est consacré à la prière pour les morts. Dans les faits, c'est le 1er novembre, jour férié, que l'on fleurit les tombes.
Deux jours, deux mouvements : honorer ceux qui ont achevé la traversée, puis accompagner de nos prières ceux qui, selon la tradition, sont encore en passage.
Pour prier tes morts, le châle de prière blanc cassé se pose sur les épaules comme on entre en recueillement.
Découvrir le châle
Kala-Goañv et l'Anaon, là où les portes se rejoignent

En Bretagne, le 1er novembre porte un autre nom : Kala-Goañv, les calendes de l'hiver. C'est le cousin breton de Samhain, et le christianisme ne l'a pas effacé. Il s'y est superposé.
La nuit du 1er au 2 novembre appartenait à l'Anaon, le peuple des âmes. Les morts revenaient visiter leur maison, et on les accueillait. On évitait même de balayer, de peur de chasser les âmes présentes. Dans la nuit, des veilleurs allaient de porte en porte réveiller les vivants et leur rappeler de prier pour leurs morts. Leur chant, la complainte des âmes, parlait au nom des défunts :
« […]
Un drap blanc, cinq planches,
Un bouchon de paille sous notre tête,
Cinq pieds de terre par-dessus,
Voilà tous nos biens en ce monde où nous sommes.
[…] »Complainte des âmes, Bretagne (extrait)
Anatole Le Braz, qui a recueilli ce chant et ces croyances à la fin du XIXe siècle, raconte ainsi la nuit dans les maisons :
« Le soir de la Toussaint, veille de la fête des Morts (Goël ann Anaon), les défunts viennent tous visiter les vivants. […] La maîtresse de la maison recouvre d'une nappe blanche la table de la cuisine, et, sur cette nappe, dispose du cidre, du lait caillé, des crêpes chaudes. Ces préparatifs terminés, tout le monde se couche. Le feu est entretenu dans l'âtre par une énorme bûche, la bûche des défunts (kef ann Anaon). […] Les morts passent toute la nuit qui précède leur fête à se chauffer et à se régaler dans leur ancienne demeure. Il n'est pas rare que les gens de la maison entendent remuer les escabeaux. »
Anatole Le Braz, La Légende de la mort en Basse-Bretagne (1893)

Au-dessus de tout cela veille l'Ankou, le passeur, sculpté dans les églises et les ossuaires des enclos paroissiaux. Il n'est pas un monstre. Il est celui qui accompagne.
La Bretagne montre ce que ce seuil peut être quand on ne choisit pas entre les portes : une table dressée pour les morts le soir, une messe au point du jour. Deux langages pour une seule nuit.
Blanche comme la nappe dressée pour les âmes : la robe Belisama blanc cassé.
Découvrir la robe
D'autres portes sur le même seuil
Au Mexique, le Día de los Muertos se célèbre exactement les mêmes jours. Les familles dressent des autels, les ofrendas, couverts de photos, de bougies, de fleurs orangées et des plats préférés des défunts. Là aussi, on attend leur retour, et on le fête.
Chaque tradition a sa couleur. Mais partout revient le même geste : ne pas oublier ses morts.
Vivre le seuil : un rituel pour la nuit des âmes
Ce rituel s'inspire de ces traditions sans en copier aucune. Tu peux le vivre la nuit du 31 octobre, du 1er ou du 2 novembre. Choisis celle qui te parle.
Avant : préparer la maison
Dans la tradition bretonne, on ne balaie pas pendant la nuit des âmes. Alors fais-le avant. Range, nettoie, aère. Ce n'est pas du ménage : c'est préparer la maison à recevoir.
Choisis un endroit : une table, un coin de ta chambre, le rebord d'une fenêtre. Tu y déposeras :
- une nappe ou un linge blanc
- une bougie, ou plusieurs, une par personne si tu veux
- des photos, ou un objet ayant appartenu à tes défunts
- un bol d'eau
- une offrande simple : des crêpes, du pain, une pomme, un peu de lait ou de cidre
- une feuille et un crayon
Te préparer toi
Prends un bain ou une douche avec l'intention de laisser derrière toi ta journée. Revêts un vêtement que tu réserves à ces moments-là. Les robes Qadeesha sont pensées pour cela. Le corps sait qu'il entre ailleurs quand on l'habille autrement.
Allumer et nommer
À la tombée de la nuit, éteins les lumières. Allume la bougie.
Puis prononce les noms à voix haute. Tes grands-parents, tes parents peut-être, un ami, un enfant, un animal. Prends le temps entre chaque nom. Tu n'as rien à dire de plus. Nommer, c'est déjà rappeler. C'est retendre le fil entre eux et toi.
Si tu n'as personne à pleurer, tourne-toi vers ta lignée. Les femmes qui t'ont précédée, dont tu ne connais pas le visage. Et les âmes oubliées, celles pour qui plus personne ne prie. La complainte que chantaient les veilleurs bretons parlait d'elles : les délaissées, que leurs propres enfants ne priaient plus.
La place à table
Pose l'offrande devant la bougie. Si tu dînes ce soir-là, mets une assiette de plus. Certaines traditions prennent ce repas en silence : essaie, même un quart d'heure. Le silence change la qualité de la présence.
Parler, écrire
Écris une lettre à un défunt. Ce que tu n'as pas dit. Ce que tu voudrais qu'il sache de ta vie aujourd'hui. Une question, peut-être.
Lis-la à voix haute, ou garde-la pliée près de la bougie.
Ce que tu laisses mourir
Samhain est aussi la fin d'une année. Ce seuil ne concerne pas seulement les morts : il concerne ce qui doit finir en toi.
Sur une seconde feuille, écris ce que tu déposes : une peur, une relation, une façon d'être. Puis brûle-la à la flamme de la bougie, au-dessus du bol d'eau, et laisse les cendres y tomber. La saison sombre commence. Ce qui meurt maintenant nourrira ce qui renaîtra au printemps.
Veiller
Garde la bougie allumée tant que tu restes éveillée, comme on gardait le feu pour les âmes. Ne la laisse jamais brûler sans surveillance : éteins-la avant de dormir, en disant simplement « bonne nuit ».
Au matin
Rends l'offrande à la terre : au pied d'un arbre, au jardin, dans un pot. Verse l'eau et ses cendres au même endroit.
Si tu le peux, va marcher au cimetière, ou dans un lieu qui te relie à tes morts. Sinon, sors simplement. Regarde la lumière de novembre. Tu as traversé.
Habiter le passage
Nous vivons dans un monde qui ne sait plus quoi faire de la mort. Il la cache, il la presse, il la rend muette. Ces traditions rappellent autre chose : que les morts font partie de la maison, qu'on peut leur parler, et que la saison sombre n'est pas un vide, mais un creuset.
Que ce seuil te trouve présente.
Chaque robe Qadeesha est fabriquée de manière artisanale, à la demande, pour accompagner tes rituels, ces nuits-là et tous les jours.
Continuer le chemin : le 21 novembre, la Présentation de Marie au Temple



